dimanche 4 décembre 2022

A1(Paradis perdus)

 Prologue

Un frisson.
D’abord un frisson.
Insistant, le frisson pèse, file, s’étend, lézarde, se multiplie, devenant deux, quinze, cinquante frissons qui conquièrent la peau, réveillent les sens.
L’homme ouvre les paupières.
La nuit... Le silence... La fraîcheur... La soif...
Il regarde les ténèbres alentour. L’obscurité l’épouvanterait s’il ne savait où il se situe. Recroquevillé sur le calcaire humide, il inspire l’air tonique, revigorant, qui emplit ses poumons et ranime ses entrailles. Volupté d’exister... Comme c’est bon, une renaissance ! Meilleur qu’une naissance...
Leur tâche achevée, les frissons se dissipent: l’homme a pris conscience de son corps.
Renonçant à la position fœtale, il se tourne avec précaution sur le dos et, minutieusement, se concentre sur diverses parties de son anatomie. Guidés par sa volonté, ses bras se hissent au-dessus de son visage, ses doigts se plient, leurs cartilages craquent, ses mains descendent, caressent sa poitrine, parcourent son ventre, effleurent la toison qui le termine, frôlent le sexe tiède. Il ordonne à ses chevilles de s’assouplir, lève les pieds, les incline à droite, à gauche, exécute des cercles puis remonte les cuisses contre son torse. Tout obéit à merveille. Souffre-t-il d’une séquelle, d’une gêne quelconque ? Sa palpation scrupuleuse lui confirme qu’il ne porte pas même une cicatrice. Son organisme de vingt-cinq ans lui est rendu intact.
— Noam...
Son nom vibre dans la cavité opaque. Ouf ! Sa voix fonctionne aussi.
Il se renfrogne. Les syllabes qui ont rebondi de mur en mur perturbent l’atmosphère; avec un mot, un seul, les hommes, les clans, les peuples, les nations, l’Histoire ont fait irruption, menaces lourdes et opprimantes, si éloignées du bonheur animal qu’il goûtait auparavant. Noam. Son prénom l’accable. Noam. S’il s’appelle, ni une mère ni un père ne chuchotent ces sons. Noam. Solitude. Extrême solitude. Sur ce point, une renaissance vaut moins qu’une naissance...
Il se redresse. Son crâne heurte la pierre de la grotte. Étourdi quelques secondes, il masse son cuir chevelu, s’apaise. À l’aveugle, il entreprend de quitter cette alvéole pour la deuxième, contiguë.
Où se cache la porte? Ses paumes explorent la paroi, laquelle expose des fentes, des replis, des coudes, pas d’orifice. Quoi ? L’explosion qui a eu lieu ici a-t-elle provoqué un effondrement, colmaté l’issue ? Il s’acharne. En vain. Est-il coincé sous des blocs? Son cœur s’accélère, sa bouche halète, ses avant-bras transpirent.
Calme-toi. Recommence avec méthode. Agenouillé, Noam prend un repère et ausculte de nouveau les murs. Un caillou cède, un autre, un troisième : il a détecté le passage.
Il s’y insinue.
À droite.
Il se souvient d’avoir posé son sac à droite. Pourvu que là encore, l’explosion n’ait pas...
Le tissu moite, quasi vivant, rencontre ses doigts. Rassuré, il en extrait un briquet. Après quelques étincelles, la flamme fuse. Ébloui par cette langue de feu, il détourne la tête. Ses paupières clignotent, sa cornée se voile. Depuis combien de temps ses yeux n’ont-ils rien vu ?
Il se familiarise avec la lumière en détaillant les parois. La roche présente une peau, une peau luisante, mouillée, aux pores dilatés, rose, sensuelle, féminine, offrant des plis amollis qui l’attirent, dessinant ici un cou, une oreille, une aisselle, là une aine, des lèvres, un clitoris, l’ombre mystérieuse d’un vagin. Noam se love au centre de la terre, ce ventre où, au fil des millénaires, se marient le liquide et le minéral. Des gouttes ont créé ces contours. Ce qui l’environne n’a pas été sculpté, mais suinté.

A (article)

 Monsieur Alexis, ne pleurez pas comme cela, M. le vicomte de Sylvanie va peut-être vous donner un cheval.

— Un grand cheval, Beppo, ou un poney ?
— Peut-être un grand cheval comme celui de M. Cardenio. Mais ne pleurez donc pas comme cela… le jour de vos treize ans !
L’espoir de recevoir un cheval et le souvenir qu’il avait treize ans firent briller, à travers les larmes, les yeux d’Alexis. Mais il n’était pas consolé puisqu’il fallait aller voir son oncle Baldassare Silvande, vicomte de Sylvanie. Certes, depuis le jour où il avait entendu dire que la maladie de son oncle était inguérissable, Alexis l’avait vu plusieurs fois. Mais depuis, tout avait bien changé. Baldassare s’était rendu compte de son mal et savait maintenant qu’il avait au plus trois ans à vivre. Alexis, sans comprendre d’ailleurs comment cette certitude n’avait pas tué de chagrin ou rendu fou son oncle, se sentait incapable de supporter la douleur de le voir. Persuadé qu’il allait lui parler de sa fin prochaine, il ne se croyait pas la force, non seulement de le consoler, mais même de retenir ses sanglots. Il avait toujours adoré son oncle, le plus grand, le plus beau, le plus jeune, le plus vif, le plus doux de ses parents. Il aimait ses yeux gris, ses moustaches blondes, ses genoux, lieu profond et doux de plaisir et de refuge quand il était plus petit, et qui lui semblaient alors inaccessibles comme une citadelle, amusants comme des chevaux de bois et plus inviolables qu’un temple. Alexis, qui désapprouvait hautement la mise sombre et sévère de son père et rêvait à un avenir où, toujours à cheval, il serait élégant comme une dame et splendide comme un roi, reconnaissait en Baldassare l’idéal le plus élevé qu’il se formait d’un homme ; il savait que son oncle était beau, qu’il lui ressemblait, il savait aussi qu’il était intelligent, généreux, qu’il avait une puissance égale à celle d’un évêque ou d’un général. A la vérité, les critiques de ses parents lui avaient appris que le vicomte avait des défauts. Il se rappelait même la violence de sa colère le jour où son cousin Jean Galeas s’était moqué de lui, combien l’éclat de ses yeux avait trahi les jouissances de sa vanité quand le duc de Parme lui avait fait offrir la main de sa sœur (il avait alors, en essayant de dissimuler son plaisir, serré les dents et fait une grimace qui lui était habituelle et qui déplaisait à Alexis) et le ton méprisant dont il parlait à Lucretia qui faisait profession de ne pas aimer sa musique.
Souvent, ses parents faisaient allusion à d’autres actes de son oncle qu’Alexis ignorait, mais qu’il entendait vivement blâmer.
Mais tous les défauts de Baldassare, sa grimace vulgaire, avaient certainement disparu. Quand son oncle avait su que dans deux ans peut-être il serait mort, combien les moqueries de Jean Galeas, l’amitié du duc de Parme et sa propre musique avaient dû lui devenir indifférentes. Alexis se le représentait aussi beau, mais solennel et plus parfait encore qu’il ne l’était auparavant. Oui, solennel et déjà plus tout à fait de ce monde. Aussi à son désespoir se mêlait un peu d’inquiétude et d’effroi.
Les chevaux étaient attelés depuis longtemps, il fallait partir ; il monta dans la voiture, puis redescendit pour aller demander un dernier conseil à son précepteur. Au moment de parler, il devint très rouge :
— Monsieur Legrand, vaut-il mieux que mon oncle croie ou ne croie pas que je sais qu’il sait qu’il doit mourir ?
— Qu’il ne le croie pas, Alexis !
— Mais, s’il m’en parle ?
— Il ne vous en parlera pas.
— Il ne m’en parlera pas ? dit Alexis étonné, car c’était la seule alternative qu’il n’eût pas prévue : chaque fois qu’il commençait à imaginer sa visite à son oncle, il l’entendait lui parler de la mort avec la douceur d’un prêtre.
— Mais, enfin, s’il m’en parle ?
— Vous direz qu’il se trompe.
— Et si je pleure ?
— Vous avez trop pleuré ce matin, vous ne pleurerez pas chez lui.
— Je ne pleurerai pas ! s’écria Alexis avec désespoir, mais il croira que je n’ai pas de chagrin, que je ne l’aime pas… mon petit oncle !

A1(Paradis perdus)

  Prologue Un frisson. D’abord un frisson. Insistant, le frisson pèse, file, s’étend, lézarde, se multiplie, devenant deux, quinze, cinquant...